Comité de groupe Socpresse

Dossier

Information

Cet article a été écrit par René Fagnoni, le 9 juillet 1965, archivé en catégorie Algérie.

L’Algérie an III

A la suite des événements qui viennent de se dérouler, précisément trois années après le cessez-le-feu qui devait conduire l’Algérie à l’indépendance, j’entends d’ici tous les beaux esprits s’exclamer :  » Je l’avais bien dit que ces gens-là ne sauraient jamais se gouverner seuls, vous voyez ce qu’il en est depuis que nous sommes partis…  »

A ceux-là, je leur demanderai tout d’abord de se retourner un peu pour constater combien notre passé est rempli d’exemples du genre où, dans notre pays,  » hautement civilisé « , des factions rivales se sont arraché le pouvoir. La grande révolution de 1789 elle-même, qui s’est déroulée dans un pays alors à vocation essentiellement agricole, n’a pas tenu plus de deux années avant de retomber entre les mains de la bourgeoisie.

Or, dans le cas de l’Algérie, c’est bien de tout autre chose qu’il s’agit. Après huit ans de guerre qui ont causé les ravages que l’on connaît, il est nécessaire à ce pays, orienté uniquement vers l’agriculture jusque-là, de s’industrialiser fortement pour réaliser son effective indépendance économique.

 

Édifier un état nouveau

Tous nos esprits bien pensants ne se sont-ils jamais interrogés sur la situation dans laquelle nous avons laissé leur pays aux Algériens ? Ils feignent d’ignorer sans doute que nos  » opérations de police ou du maintien de l’ordre  » ont creusé une saignée de 1.500.000 morts dans une population musulmane de neuf millions d’habitants. Et par-dessus tout ça, le vandalisme et la sauvagerie de l’O.A.S. mettant un point final à cent années de présence française qui laissent ce pays saigné à blanc dans un état d’analphabétisation quasi générale.

Pour demeurer objectif, il faut cependant distinguer dans le lourd passif de ce bilan, l’action généreuse de cette minorité de Français qui, dans l’indifférence générale de leurs compatriotes, ont su venir en aide au peuple algérien au moment de la colonisation ou lors de sa lutte révolutionnaire. De ceux-là, on ne parle plus guère aujourd’hui, mais pourtant on leur doit l’existence des rapports qui unissent l’Algérie indépendante à notre pays.

Il n’empêche que c’est un pays totalement démantelé qui accède à son indépendance en 1962. La majeure partie de ses cadres valeureux sont tombés durant les longues années de guerre et l’O.A.S. a pillé et détruit les installations techniques et administratives avant de s’enfuir. Malgré cet holocauste, sans une plainte, le peuple algérien se met aussitôt à la tâche en vue de réaliser son unité en édifiant son avenir qu’il veut socialiste. Que l’on ne vienne pas s’étonner aujourd’hui de la lenteur du processus car pour celui qui est conscient de l’étendue des difficultés à surmonter, dans le contexte actuel, c’est un effort colossal que de mettre sur pied une économie valable au service du plus grand nombre.

 

Mourir debout

« Ce peuple-là ne saurait se laisser frustrer d’une victoire historique qu’il a si douloureusement arrachée. » / juillet 1965

De toute façon, quoi qu’il advienne à cette nation encore à la recherche des moyens pour atteindre le but qu’elle s’est assigné, le socialisme, sa liberté et la reconnaissance de sa souveraineté à régler ses problèmes valent infiniment mieux que tous les replâtrages paternalistes du néo-colonialisme. Le meilleur témoignage en est cette déclaration faite par les combattants des djebels se battant jusqu’au dernier au lieu de se rendre vivants et qui affirmaient, sous la torture, préférer mourir debout plutôt que de continuer à vivre à genoux sous le régime colonialiste.

S’il n’entre pas dans notre propos l’intention de prendre parti pour l’une ou l’autre personnalité en quête de pouvoir, il n’en demeure pas moins vrai que le destin du courageux peuple algérien retient l’attention de tous ceux qui, de près ou de loin, ont partagé ses misères et ses espérances au cours de son âpre combat pour l’indépendance. Or, il semble bien que les protagonistes de la conjoncture actuelle ne se soient pour le moins pas soucié des aspirations de l’ensemble de la population, pour s’emparer du pouvoir au moyen de la force armée.

 

Le peuple, seul vainqueur

Ceux qui sur le terrain ont pu juger de l’indomptable courage de ce peuple luttant sur les pentes arides des djebels brûlés par la fournaise des combats et du soleil savent que ce peuple-là ne se laissera pas aussi facilement frustrer d’une victoire historique qu’il a si douloureusement arrachée. À l’image de l’homme, un pays qui lutte pour saisir sa destinée à bras-le-corps grandit et se fortifie, à l’inverse de celui qui s’étiole dans une confortable apathie, remettant son avenir dans les mains d’un seul homme.

Qu’on se souvienne que c’est ce peuple en guenilles disposant d’armes souvent dérisoires qui a fait plier le genou à l’une des plus puissantes armées du monde. L’armée française avec son formidable potentiel humain, son aviation, son artillerie et ses blindés a dû s’incliner devant l’enthousiasme et la volonté farouche de vaincre d’un peuple engagé tout entier dans sa lutte de libération.

A cette évocation, on ne peut s’empêcher de songer à l’autre armée révolutionnaire, celle du Vietnam, engagée elle aussi dans une bataille que les renforts américains ne peuvent que prolonger, mais dont l’issue ne saurait être mise en doute tant il est vrai que tous les bombardiers du Pentagone réunis demeureront impuissants à briser l’élan d’une nation en marche vers la liberté.

 

Dénoncer l’imposture

Groupe de soldats de l’A.L.N photographié dans les Aures – 05/04/1962 – Ag. DALMAS

C’est le drame des luttes ouvrières d’être trop souvent détournées de leur but originel et accaparées par une minorité d’opportunistes sordides dont l’ambition n’a rien à faire des revendications et du bonheur de ceux qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes dans le combat pour la liberté. Ainsi Tshombé, l’ignoble assassin du prophète Lumumba, est-il en passe de faire du Congo indépendant un morceau de choix pour les sociétés minières capitalistes.

Cependant, pour l’Algérie, il semble peu probable qu’un imposteur de quelque nature qu’il soit puisse se maintenir longtemps à la tête d’un pays dont le récent passé glorieux montre bien la maturité et la conscience profonde dont il a su faire preuve pour aboutir à l’indépendance malgré les innombrables difficultés à surmonter.

 

Une guerre fratricide

Après toutes les vicissitudes et les déchirements qui l’ont ravagée depuis des années, de tout cœur, souhaitons que l’Algérie aussi puisse réapprendre à espérer dans son destin. Que la vision de ces montagnes bleutées apparaissant au large dans un matin ensoleillé à ce voyageur de l’avenir ne l’étreigne plus d’une sourde angoisse comme ces jeunes soldats qu’on envoyait là-bas, malgré eux, mener une guerre fratricide dont ils n’avaient pas voulu.

Bulletin intérieur d’information de l’entreprise
(37, rue du Louvre, Paris-2e) de juillet 1965.

 

Laisser un commentaire