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Cet article a été écrit par René Fagnoni, le 9 octobre 1988, archivé en catégorie Combats Syndicaux.

Chronique de juillet

Nous étions nombreux ce matin du lundi 25 juillet devant l’imprimerie de Massy à voir le soleil se lever sur la banlieue sud. La silhouette géométrique des constructions de cette zone fortement urbanisée au cours des dernières années se profilait sur un ciel sans tache et la journée promettait d’être belle si ce n’était la tension provoquée par ce qui motivait notre rassemblement aux portes de l’usine. Nous étions là près d’un millier venus soutenir les travailleurs de l’imprimerie, contre la reprise sélective que voulait leur imposer leur patron de combat Jean Didier, laissant à la porte les élus CGT du Livre de façon à liquider le syndicat dans cette entreprise en lutte depuis six semaines.

Très vite le calme de cette aurore de juillet s’est mué en fracas provoqué par le choc de l’affrontement de deux blocs qui se faisaient face. D’un côté, le barrage des nervis embauchés par la direction, de l’autre la poussée irrésistible des travailleurs de la profession qui ont eu vite fait de disperser les malfrats qui avaient pris position dans l’usine avec leur matériel de combat.

Rapidement, nous avons senti l’importance de l’enjeu devant cette situation qui, pour n’être pas nouvelle, n’en était pas moins scandaleuse : les travailleurs chassés de leur usine édifiée au fil des années grâce à leur travail par un  » patron de choc  » qui, non seulement, ne s’était pas donné la peine de débourser un centime pour reprendre l’entreprise, mais de surcroît avait largement bénéficié des subventions de l’Etat pour plus de 70 millions de francs au moment même où il licenciait 380 salariés dans un premier temps. Maintenant, quelques mois après avoir empoché le pactole représenté par la subvention publique, s’appuyant sur un fallacieux prétexte, le voilà qui menace de fermer totalement le site de Massy.

Si le terme d’arbitraire patronal n’avait pas trouvé jusque-là son entière signification, voilà qui est fait au-delà de ce qu’il est possible d’imaginer, de façon grinçante et caricaturale.

 

Nettoyer la place

Le décor se trouve ainsi planté pour provoquer l’exaspération qui va déboucher sur l’explosion de colère des travailleurs du Livre en ce lundi matin de fureur dans le vacarme des bombes lacrymogènes et des lances à incendie. L’enjeu de la partie était considérable. Dans cette période de vacances où nous faisions l’actualité, le pays tout entier avait les yeux braqués sur nous. Que le rapport des forces nous soit défavorable pour chasser de l’usine ceux que les médias ont pudiquement nommés  » les vigiles  » et qui ne sont en fait que des mercenaires à la solde du patronat, ç’aurait été le recours systématique à ces officines fascinantes pour briser la combativité des travailleurs. Il fallait nettoyer la place de cette bande armée représentative des méthodes fascistes d’un certain patronat et nous l’avons fait avec éclat.

En fait, nous avions engagé là un formidable pari, une sorte de quitte ou double qui concernait l’ensemble des travailleurs. Que l’on perde ce pari, l’onde de choc aurait été ressentie bien au-delà de nos frontières dans l’Europe tout entière et même au niveau international. Ce conflit a été un banc d’essai pour la fraction la plus réactionnaire du patronat où Jean Didier opérait comme un poisson pilote tout comme Bruno Bertez, quelques mois auparavant, dans l’affaire de  » La Vie française « . Seulement voilà, ç’était compter sans les travailleurs du Livre et leur syndicat CGT qui a répliqué coup pour coup, faisant ainsi la démonstration que, dans la circonstance, ils constituaient le fer de lance des travailleurs organisés du pays qui se sont réveillés ce matin-là, conscients qu’après cette affaire, rien ne serait plus tout à fait comme avant.

Ainsi, le retentissement donné à l’expulsion des nervis a montré le danger extrême représenté par ces éléments extérieurs au monde du travail qui n’ont rien à faire dans une entreprise et, dans une situation semblable, il n’y a pas d’autre issue pour les salariés que de se réapproprier leur outil de travail.

Au-dessus des règles administratives et législatives, il y a le droit moral qui fait que les ouvriers sont aussi détenteurs de l’entreprise dans laquelle ils travaillent depuis des années. Que le ou les patrons apportent ou non des capitaux ne change rien à l’affaire. Une fois pour toutes, le XIXe siècle est terminé, la seule loi du fric ne suffit plus à tout expliquer.

C’est ce que nous avons démontrer ce jour-là et c’est ce qui est fait à chaque fois que, à travers le pays, des salariés remettent en route leurs ateliers avec ou sans le consentement du patron. Ainsi, ils contribuent non seulement à conserver des emplois mais aussi à sauvegarder le patrimoine national face à l’entreprise de casse industrielle qui va non seulement nous mettre à la remorque des pays étrangers mais aussi faire passer la France au rang de pays sous-développé, si nous n’y prenons garde.

Nous en savons quelque chose dans notre profession, après le gâchis considérable provoqué par le plan Lecat. Que sont devenus nos grands complexes industriels d’impression merveilleusement outillés qui avaient pour nom Chaix, Desfossés, Néogravure, Victor-Michel, etc. Beaucoup d’entre nous y ont travaillé et peuvent apprécier l’ampleur du désastre qui pèsera, comme pour les autres secteurs, en hypothéquant l’avenir économique du pays pour longtemps.

 

Happening

25/07/1988 - Affrontements entre vigiles armés et membres de la CGT à l'imprimerie Jean Didier de Massy. Photo Pierre Schwartz/SIPA PRESS.

Ce qui s’est passé ce lundi matin de juillet à Massy et l’éclatante victoire des travailleurs qui en a résulté ont été l’aboutissement des actions lancées par la FILPAC – Ile-de-France depuis plusieurs semaines dans cette affaire du lock-out de l’imprimerie Didier. Nous avons montré la détermination et la vitalité de notre organisation syndicale à ceux qui pouvaient encore en douter.

Le premier temps a été le happenning de Mary-sur-Marne où ce qui aurait dû être la pose inaugurale de la première pierre de la nouvelle usine de Mary s’est transformé en piteuse déconfiture pour Jean Didier et les notables du canton qui n’ont même pas eu la compensation dînatoire espérée. Ces diables de gars du Livre étaient aussi présents au  » Château Marysien  » où devait se tenir le repas de gala. Imaginez un peu la tête des invités : la première pierre, passe encore ! mais l’annulation du souper fin dans ce cadre prestigieux, quelle déconvenue ! Cela aurait dû contribuer à alimenter la réflexion de tous ces  » braves gens « . Rien n’y a fait. Ce qui est caractéristique dans ce genre de situation, c’est l’aveuglement de la direction à comprendre qu’il se passe quelque chose d’important et qu’une dynamique est engagée dont ils refusent de tenir compte. Une bien piètre équipe de conseillers entourait Didier dans cette affaire.

Prémonitoire aussi la première tentative d’explication à l’imprimerie de Lizy-sur-Ourcq où déjà nous avions été reçus par des  » vigiles  » à coups de matraque et de gaz lacrymogènes. Au moins, cela avait-il le mérite d’annoncer la couleur et de montrer sous quelle forme on entendait entamer le dialogue.

Du côté des pouvoirs publics, c’était la politique de l’autruche où malgré la violation répétée des droits les plus élémentaires, malgré les condamnations répétées des tribunaux, Rambo Didier, sans aucune astreinte, poursuivait son bonhomme de chemin comme si de rien n’était. Il aura fallu l’occupation du ministère des Finances pour que, à ce niveau, s’amorce une esquisse de dialogue, sans grand résultat d’ailleurs.

Chez les éditeurs, c’était la même petite musique de ceux qui ne sont pas concernés par ce conflit, pourtant majeur pour l’ensemble de la profession. Malgré notre attachement à tout ce qui touche à l’imprimé et notre réticence à détruire des tirages, il aura fallu que des milliers d’exemplaires sur papier glacé soient réduits en confettis pour que l’émotion se fasse jour dans ce milieu dont on sait bien que l’un des rêves anciens est de pouvoir confectionner ses publications sans journalistes ni ouvriers du Livre. Une vieille lune qui refait surface périodiquement.

 

Lille-Massy

21/07/1988 - MASSY (Essonne) - Des employés de l'imprimerie de Massy Jean Didier discutent avant leur assemblée générale, le 21/07, à propos du conflit social et du lock-out qui paralysent l'imprimerie depuis plus d'un mois. AFP Pierre Verdy/dlb

Quelques jours après les heurts de Massy, il y a eu le rassemblement de Lille où nous étions venus en groupes serrés rencontrer nos camarades du Nord. Déjà, un courant d’optimisme parcourait les rangs, nous pressentions le succès à notre portée que les faits sont venus confirmer sitôt après. Ce meeting a été important parce qu’il nous a permis d’établir le contact avec nos camarades d’une autre région. Puis, il y a eu tout ce que l’on a ressenti aux portes de l’usine.

Des travailleurs de l’imprimerie accompagnés de leurs responsables fédéraux participaient à cette assemblée, mais à l’heure de la relève des équipes, il y avait aussi les autres qui entraient et sortaient des ateliers, marquant un temps d’arrêt. Sans doute, parmi eux, bon nombre de non-syndiqués qui se seraient bien arrêtés pour se joindre à nous. Mais à leur attitude et à leur air un peu résigné, on devinait les conditions de travail trop dures et la crainte des petits chefs, ces chiens de garde de la direction qui avaient dû donner des consignes précises.

Au lendemain de notre grand succès, soyons persuadés qu’une bouffée d’espoir a dû les soulever, eux aussi comme tous les camarades de province souvent en première ligne et qui ont entrevu à cette occasion la possibilité d’améliorer leurs conditions de travail devenues souvent par trop difficiles et précaires.

Lille, c’était seulement quelques jours avant le lundi 1er août à Massy où nous avons pu donner libre cours à notre joie devant les portes de l’imprimerie, grandes ouvertes cette fois.

Un beau mois de juillet je vous l’assure, un peu chaud certes, mais combien rempli d’espoir.

 

Réunions du lundi matin

Il faut retenir aussi que tout cela a été possible grâce à la concertation réalisée chaque semaine dans les réunions du lundi matin à Blanqui où se retrouvait l’Intersyndicale labeur et presse dans la même passion d’aboutir et de voir réintégrer l’ensemble des travailleurs de Massy. Au fil de ces réunions du lundi matin, nous avons bien senti que Rambo Didier, pour être le pion avancé du patronat dans cette partie de bras de fer, n’en représentait pas moins un colosse aux pieds d’argile. Bien qu’il ait pris le soin de déclencher son lock-out à la veille des vacances, la réalisation de son complexe d’impression géant à Mary, avec le concours d’un pool bancaire couvrant un prêt tout aussi gigantesque de plus de 1,2 milliard de francs, pouvait aussi le fragiliser.

A partir de cette analyse faite en commun, il fallait porter la lutte sur le terrain le plus favorable au moment opportun. Ce que nous avons fait pour arracher cette victoire des travailleurs au terme d’un combat de classe exemplaire. Exemplaire car il a montré au long du conflit la capacité du syndicat à imaginer les formes d’action nécessaires pour répliquer aux coups les plus tordus du patronat et de ses reîtres. En l’occurrence, la CGT apparaît comme la seule organisation dans le pays à posséder encore l’initiative et l’imagination nécessaires pour inventer les répliques aux attaques dont sont victimes les travailleurs de façon quotidienne.

Dans cette circonstance, le Syndicat du Livre a rempli le mandat qui lui était assigné. Des camarades ont été blessés, lors des engagements, aussitôt la solidarité agissante de la profession s’est faite autour d’eux.

Ils n’ont pas été touchés en vain. A ce propos, on ne peut s’empêcher d’évoquer les propos de Pierre Koelher, notre secrétaire confédéral, qui, en évoquant les victimes de la répression, a rappelé le souvenir de Lucien Barbier, mais aussi Patrick Boudet, le militant de la Sobovidé frappé à coups de tranchoir par d’autres nervis parce qu’il dénonçait des pratiques insupportables et marchait à la tête de ses camarades pour obtenir plus de justice sociale et s’apprêtait à démasquer toutes sortes de magouilles. Il a failli le payer de sa vie.

 

L’Europe

Au-delà des méthodes utilisées par le patronat dans l’affaire Didier, il faut bien faire référence au grand projet de la période : la construction de l’Europe de 1992.

En effet, si, comme nous pouvons le penser, nous avons assisté là à une opération visant à déstabiliser l’organisation représentative des travailleurs dans l’entreprise pour mieux pouvoir appliquer la déréglementation, le viol des conventions collectives et l’aggravation des conditions de travail, il y a tout lieu d’être préoccupé par le grand dessein communautaire.

Dans notre pays, les droits sociaux constituent un acquis arraché de haute lutte par les travailleurs depuis des décennies. Il n’est pas envisageable de se laisser dépouiller, ne serait-ce que d’une fraction de cet acquis, au nom d’on ne sait trop quel concept fumeux européen et de la nécessaire compétitivité. Or, si les discussions sur l’édification de l’Europe économique vont bon train, à l’opposé, rien n’est dit ou presque sur le volet social dont la mise au point d’un modèle européen reste à préciser.

Comme nous connaissons bien la tentation des dirigeants lorsqu’ils parlent d’harmonisation à réaliser celle-ci par le bas, il faut concevoir que notre inquiétude est fondée. Nous sommes prêts à faire partager à nos voisins de la Communauté les éléments les plus positifs de notre environnement social parmi les plus avancés des pays qui nous entourent, à condition que cela se fasse dans de bonnes conditions. Tout compte fait, c’est la meilleure chance que nous ayons d’en sortir et de résister à la concurrence extérieure. Les autres solutions négatives ne pourraient que provoquer l’explosion de conflits comme celui de Massy par centaines à travers le pays.

 

L’air du pays

C’est de tout cela qu’il s’est agi au cours des actions engagées où les travailleurs de la Sirlo ont apporté leur concours actif dans chaque circonstance lors de ce mois de juillet 1988 qui restera pour longtemps dans les annales car il a montré ce que peut imposer la lutte unie des travailleurs organisés dans leur syndicat. Les obstacles à surmonter demeurent nombreux mais ce résultat a valeur d’exemple pour la classe ouvrière du pays et bien au-delà.

Plus jamais ça, avons-nous clamé après l’expulsion des nervis dont nous avons démasqué, devant la classe politique et l’opinion publique médusée, le caractère éminemment dangereux pour la démocratie. A l’avenir, il ne sera plus possible de répondre qu’on ne savait pas.

On respire mieux à Massy, c’est vrai et depuis, l’air du pays paraît aussi un peu plus léger à bien des travailleurs qui ont compris que c’était encore possible, que l’on pouvait encore gagner, arracher à la force du poignet des succès qui, avec la dignité retrouvée, redonnent confiance à la classe ouvrière pour continuer le combat.

Avec un peu d’avance, c’est là notre façon de contribuer à la commémoration du bicentenaire de la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen.

Bulletin du comité d’entreprise d’octobre 1988.

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