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Cet article a été écrit par René Fagnoni, le 9 octobre 2000, archivé en catégorie Combats Syndicaux.

Des bancs de l’Ecole Estienne aux cimaises des galeries nationales : J.-F. Arrigoni Neri

Au sortir de l’Ecole Estienne, avec Jean-François Arrigoni Neri, nous nous sommes quittés sur le quai du métro Porte-d’Italie. Destination : la vie. Les années suivantes, la guerre d’Algérie, qui marqua profondément notre génération, nous propulsa bien loin de notre banlieue sud de Paris et de l’exercice de nos métiers du livre.

Mais la vie, qui n’est pas si mal faite que cela, nous a permis de nous retrouver bien plus tard, au détour d’une galerie d’exposition. Imaginez un peu la joie de ces retrouvailles et cette émotion avec l’afflux des souvenirs accumulés en commun durant les années cinquante. C’est en effet au cours de cette difficile période d’après-guerre que nous nous sommes rencontrés sur les bancs de l’Ecole Estienne où nous avions pas mal de choses et de sensibilités à mettre en commun. Par-dessus tout, la consonance transalpine de nos patronymes où, fils de  » ritals  » l’un et l’autre, nous étions décidément faits pour nous entendre. Miracle de l’intégration à la française.

Au terme du circulus, première séparation où Arrigoni se retrouve en section A comme atelier d’art, section gravure en relief, et moi en C comme clicheur. La suite des événements confirma cette orientation que la vie allait se charger de transcender. Pour l’un, les ateliers de gravure, puis de peinture ; pour l’autre, ceux de la presse parisienne. Au terme de cette longue séparation, l’important était bien de se retrouver. Environ trente ans s’étaient écoulés ; le temps des premiers bilans et surtout pour moi de découvrir la peinture de mon camarade des jeunes années d’enthousiasme. Surprise, étonnement admiratif devant l’évolution de son expression artistique.

 

Du burin au pinceau

En 1937, Raoul Dufy achève sa grande fresque de 600 m², La Fée Electricité, qu’il présentera à l’Exposition universelle, et Picasso son impressionnante toile Guernica qu’il accrochera dans le pavillon espagnol. C’est le moment choisi par Jean-François Arrigoni Neri pour naître à Paris, d’une mère bretonne et d’un père italien. Charles Trenet chante Y a d’la joie. Sur les murs de la capitale triomphent les affiches de Carlu, Capiello, Paul Colin.

Quelques années plus tard, le jeune Arrigoni Neri entre à l’Ecole Estienne des arts et industries graphiques. Il sera graveur, décide-t-on au terme du circulus de trois mois. Pourquoi pas ? En 1955, il termine ses études d’arts graphiques en remportant le Prix Cortot de gravure.

Graveur ou gardien de but ? Le  » rital « , devenu  » Pépone  » pour ses amis, s’est enthousiasmé pour le football. Dans sa tête, il manie déjà l’art et le sport comme plus tard il le fera dans ses toiles. Il rêve de remplacer Vignal dans les buts de l’équipe de France et, à 18 ans, il joue goal en lever de rideau d’un match France-Italie.

1959 : après un long service militaire en Algérie, Jean-François Arrigoni reprend son travail dans un atelier de gravure parisien. Peu après, il rencontre Jean-Baptiste Valadie qui lui conseille :  » Tu devrais faire de la peinture.  » Il quitte alors l’Imprimerie Draeger pour se lancer dans la création artistique. Il a 28 ans. De studio de création en atelier d’illustration, il va pratiquer tous les métiers du dessin.

En 1969, il se met à son compte et se donne quatre ans pour surnager. Voyez comme va la vie : c’est la maison Draeger qui lui passe sa première commande : une campagne pour Hermès. Grands dessins de chevaux, sellerie, bottes, cravaches, tout le prestigieux arsenal cuirs et poils de l’illustre maison du faubourg Saint-Honoré. C’est parti ! Arrigoni, pinceau en main, ne va plus cesser d’aborder à des rivages nouveaux. Après l’équitation, ce sera le tennis, le golf, la voile, les sports mécaniques, la musique, les portraits de personnalités !… Jean-François Arrigoni Neri ne s’est pas contenté de surnager, le voici qui passe en tête.

Il devient entre autres le spécialiste des sports et des sportifs de haut niveau, comme il sera celui du jazz à partir de 1985. Ses œuvres sont primées, exposées dans de nombreux Salons et manifestations artistiques, montrées à la télévision, vendues dans plusieurs galeries en France et à l’étranger. Certaines ont été commandées pour les campagnes publicitaires de marques ou d’événements de premier plan. Ainsi, parmi bien d’autres et dans le seul domaine du sport : 1978, campagne du cinquantenaire de Roland-Garros ; 1979, le célèbre joueur de golf des parfums Guerlain ; 1982, affiche pour la Fédération de football américain, pour la finale de la Coupe Davis ; 1984, affiche du Grand Prix de France moto ; 1985, plaquette de prestige sur les rallyes automobiles pour Citroën, affiche des Vingt-Quatre Heures du Mans moto ; 1986, Tour de France à la voile…

 

Arrigo la tendresse

Dans l’intervalle, Jean François Arrigoni Neri a traité bien d’autres sujets, des péchés capitaux aux grands musiciens, des portraits de famille aux natures mortes et aux paysages. Décidément non, il ne s’est pas cantonné à la gravure, fût-elle en relief ! Non plus que footballeur. Mais il a su, comme il le rêvait dans son enfance, marier l’art à tout ce qu’il aime : le sport, la musique, la gastronomie. Pour notre délectation, l’art l’emporte de plusieurs longueurs . Dans ses œuvres, il sait allier avec maestria une parfaite maîtrise technique du dessin et de la peinture à une infinie tendresse sous-jacente pour les personnages qu’il a sous les yeux.

Le graveur de fer à dorer par Jean-françois Arrigoni. huile sur toile, format 100x81 cm

Le détail et le mouvement

S’il est devenu l’un des premiers dessinateurs de sport dans le monde, ainsi que l’un des grands peintres de la musique, Jean-François Arrigoni Neri s’est gardé de borner là son activité. Si ses portraits de musiciens enchantent les mélomanes, ses illustrations publicitaires sont, elles aussi, des chefs-d’œuvre de composition et d’exécution.

Quels que soient leurs thèmes, ses œuvres ont deux caractéristiques essentielles : le détail et le mouvement. La plupart présentent une accumulation de détails familiers, fragments d’une ambiance ou d’une réalité minutieusement rendue. Si la démarche initiale est bien celle de l’hyperréalisme, sa peinture possède de surcroît une vitalité et une tendresse, bref, une humanité qui lui sont propres et la distinguent des écoles et des modes d’hier comme de celles d’aujourd’hui.

Par Jean-François Arrigoni

Et puis chez lui, l’expression de la vérité est toujours assortie de cet humour omniprésent, qui, dans la plupart de ses tableaux, est comme une seconde signature. Cet humour qui s’exprime en d’insolites apparitions comme la silhouette du peintre qui traverse un second plan, tel qu’Alfred Hitchcock le faisait dans ses films. Son sens de l’action confère à ses toiles un dynamisme qui emporte la conviction en même temps que l’enthousiasme. Ces tableaux-là, spontanément, on a envie de les applaudir. Comme l’Américain Norman Rockwell, qu’il admire, il s’aide de la photographie en utilisant l’appareil au 1/250 comme il le ferait d’un carnet de croquis.

A partir de l’épreuve, le peintre compose son œuvre, ajoute, retranche, modifie, enrichit, colorie, afin d’obtenir plus d’harmonie, d’équilibre et plus de force dans l’expression d’un moment d’intensité. Jusqu’à ses natures mortes sur toile ou sur panneau de bois qui n’ont rien à envier aux grands peintres flamands par l’atmosphère raffinée qui s’en dégage dans la composition et la lumière.

 

Le salon de la musique

Voyez cette simple toile de 81×65 cm, devenue l’affiche légendaire pour présenter le Salon de la musique durant plusieurs années par des affiches de 4×3 m apposées sur les murs de la capitale. Elle résume, en raccourci, une partie importante de son œuvre. A elle seule, elle représente, incarne l’humanisme qui habite le cœur de l’artiste : rien ne manque.

Comme il a su figer pour l’éternité la bouche ouverte de la chanteuse sur les plus hautes notes. Mélange des genres entre le pianiste de jazz dans son costume Nouvelle-Orléans, la dégaine du guitariste rock dans un déhanchement expressif contrastant avec la gravité et la concentration du violoncelliste classique. En clin d’œil, le portrait de Jean-Sébastien Bach qui semble observer d’un air amusé cette scène où transparaît, sous cet humour ravageur, un grand amour de l’humanité dans ce qu’elle présente de diversité cosmopolite.

 

Les métiers du livre

Chez cet artiste en perpétuelle ébullition, le plus important n’est-il pas encore à venir ? Du constat un peu amer de l’évolution des métiers du livre et de la disparition de certains d’entre eux, l’idée lui est venue, pour garder en mémoire la noblesse de ces métiers disparus ou sur le point de s’éteindre, de réaliser une série de tableaux afin de fixer sur la toile la beauté des gestes, le souci du travail bien fait, en un mot l’art des métiers du livre.

N’est-ce pas là une heureuse idée que de vouloir immortaliser ainsi le travail de ces artisans du livre qui ont véhiculé la pensée et la culture à travers la planète depuis des générations ?

En effet, nul n’est mieux placé que ce digne fils de Gutenberg pour aborder ce projet d’envergure. De par sa formation de graveur, il s’est initié à la fabrication des poinçons destinés à frapper les caractères de ces prestigieux alphabets en garamond, antique, didot et autres elzévirs, destinés à la composition des livres qui ont alimenté notre réflexion et nourri notre pensée.

A l’orée de ce troisième millénaire qui verra s’affronter dans un épique bras de fer les fils de Gutenberg et ceux de McLuhan, il a choisi son camp : celui du caractère impérissable et universel de la défense de l’écrit et de l’imprimé. Aujourd’hui, il compte parmi les plus talentueux peintres de notre pays.

Cette alliance du burin et du pinceau, associée à celle de l’œil et de la main, fait de Jean-François Arrigoni Neri, sans conteste, l’artiste le mieux à même de nous transmettre pour l’avenir l’atmosphère des ateliers et la beauté du geste de ces ouvriers artistes du livre, amoureux de la belle ouvrage, qui ont tant contribué depuis des siècles à la transmission du savoir et au progrès de l’humanité.

Puisse cet audacieux projet voir le jour pour notre plus grand plaisir et notre émerveillement devant la postérité.

De gauche à Droite : Ludwig Von Bethoven, Jean-François Arrigoni, René Fagnoni

 

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