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Le 25 septembre dernier, la Commission régionale
du patrimoine et des sites (CRPS) dIle-de-France a émis,
à lunanimité, un avis favorable à
linscription de limmeuble du Figaro à linventaire
supplémentaire des Monuments historiques.
Les raisons sont nombreuses : cet édifice,
outre son intérêt architectural, est le seul
bâtiment de presse qui nait jamais changé
de fonction depuis sa construction, il y a soixante-sept ans.
Patrimoine du XXe siècle, lieu de mémoire industrielle,
de mémoire dun métier où se sont
succédé les plus grands titres, et dun
quartier qui était, hier encore, le « Fleet Street
» parisien, le 37, rue du Louvre mériterait bien
cette distinction qui nattend plus que la signature
du préfet pour devenir effective.
Sa silhouette en proue de paquebot, qui évoque la célèbre
affiche du « Normandie » signée Cassandre,
ses quatre étages de terrasses en retrait, comme autant
de ponts de navire, ses coursives intérieures et jusquà
sa petite dunette, haut perchée, tout dans ce bâtiment
nous plonge dans lunivers des grands transatlantiques.
Cest pourtant, beaucoup plus modestement,
une « usine » que ses architectes, Ferdinand Leroy
et Jacques Cury, prétendaient imiter. Il faut croire
quen 1934, lorsque le bâtiment fut projeté
et construit « en une seule fois » comme le précise,
admiratif, le numéro de juillet 1936 de La Construction
moderne, le vent Art déco soufflait sur toute création.
Lhistoire du 37, rue du Louvre est indissociable du
« miracle Prouvost ». En 1934, lors de son inauguration,
Jean Prouvost, héritier dune des plus grandes
dynasties de lainiers du Nord, est le patron de presse qui
monte. En dix ans, il a déjà racheté
Paris-Midi, Match, Marie-Claire et enfin Paris-Soir, un quotidien
en crise, dont le tirage est tombé à 4 000 exemplaires.
A cette époque, les quotidiens parisiens jouissent
dune vitalité exceptionnelle. Prouvost veut gagner
la bataille contre son rival direct, LIntransigeant.
Et il a la baraka. En association avec des compatriotes «
sucriers », les frères Beghin, créateurs
dun papier satiné dune qualité remarquable,
il se lance à fond dans le reportage photographique
balbutiant. Le journal est beau, bien illustré, attrayant,
et sassure un immense succès populaire avec les
faits divers, le sport, les feuilletons. En 1932, il tire
à 480 000 exemplaires. Rien narrête plus
Prouvost qui veut désormais un immeuble spécialement
adapté à son activité. Les frères
Beghin financent la construction, Jean Prouvost se chargeant
de lexploitation à travers la Sirlo (Société
dimprimerie de la rue du Louvre).
« Lopulence faisait irruption à Paris-Matin
et à Paris-Soir écrit Hervé Mille, dans
Cinquante ans de presse parisienne , une opulence jusqualors
ignorée. Premier signe: les Beghin construiraient sur
un terrain, rue du Louvre, un building et une imprimerie...
» Le « bilding » comme le dira Prouvost
et limprimerie sont en fait réunis dans le même
bâtiment. Et cest bien-là son originalité.
Quatre étages en sous-sol hébergent les rotatives,
la circulation des camions apportant le papier ou emportant
les journaux est adaptée à la parcelle, le «
marbre », les bureaux et la rédaction occupent
les étages, le tout couronné par un jardin en
terrasse au dernier niveau...
Si les riverains sinquiètent de cette «
abominable construction », ceux qui y travaillent, au
contraire, seront vite bluffés par son modernisme et
par son luxe. Pierre Lazareff est intarissable sur «
ce vaste hôtel particulier tout blanc, percé
de larges baies », sur « le restaurant et le bar
pour les rédacteurs ». Il ajoute : « Comme
ça, sils ont envie de boire un verre, ils nauront
pas à sortir de limmeuble et nous les aurons
sous la main » (sic).
Hervé Mille, lui, ironise sur le
bureau de Prouvost, « Süe et Mare lavaient
décoré. Le fin du fin. Du cossu très
boîte à cigares. Une débauche dacajou,
de fauteuils profonds en cuir Hermès... » De
fait, tout est soigné dans la construction: le hall
et ses deux bas-reliefs de calcaire, Vesper et Meridies, les
très belles ferronneries de Raymond Subes, le mur de
miroirs et le plafond à caissons lumineux du restaurant,
les bureaux lambrissés comme des cabines de bateau.
Jusquen 1939, Paris-Soir y triomphe,
avec une brochette de rédacteurs et de photographes
tels quAlbert Londres, Paul Renaudon, des débutants
qui sappellent Pierre Lazareff ou Françoise Giroud,
des collaborateurs nommés Kessel, Saint-Exupéry,
Colette, Cocteau. Lorsque la guerre éclate, Paris-Soir
tire à 2 millions dexemplaires ! Mais, dès
1945, les choix de Prouvost pendant lOccupation entraînent
la mort de Paris-Soir, la saisie des locaux et leur reprise
par la Société nationale des entreprises de
presse (Snep).
Une seconde vie commence pour le 37, rue du Louvre qui héberge
désormais LHumanité, Ce Soir, Les Lettres
françaises, Libération et un certain Front national,
journal de gauche ! Le bar du septième étage
devient le rendez-vous de lintelligentsia communiste,
fréquenté par Pierre Daix, Louis Aragon et,
à la mort de Staline, la photo du « Petit Père
des peuples » est déployée sur la façade...
Mais la gestion de la Snep savérant calamiteuse,
dès 1955 les patrons davant-guerre reprennent
les rênes. Epoque surréaliste où sur les
mêmes presses sont imprimées, chaque nuit, les
pages du Figaro, alors installé au rond-point des Champs-Elysées,
et celles de LHumanité.
Deux décennies tumultueuses vont suivre: départ
du quotidien communiste pour la rue Poissonnière, arrivée
de Paris-Presse. La Sirlo doit rentabiliser ses rotatives.
Elles tournent jour et nuit, imprimant Candide, Le Figaro,
Paris-Jour. Jusquen 1975, jusquau rachat du Figaro
par Robert Hersant qui, lannée suivante, installe
la rédaction du quotidien rue du Louvre. A nouveau,
toute la chaîne opérationnelle dun même
quotidien se trouve réunie sous le même toit.
En 1979, cest limprimerie qui disparaît,
transférée en banlieue. Mais la rédaction
et les bureaux du journal y sont toujours aujourdhui,
dans un décor à peine modifié. Le bar,
le restaurant ont fermé, mais le « septième
» a conservé une partie de son décor et
le jardin terrasse demeure intact. Certains bureaux cabines
ont été « modernisés », dautres
sont encore en place et si les ascenseurs à portes
en fer forgé ont laissé la place à des
cages en inox, le hall na rien perdu de son altière
élégance.
Paris-Presse est mort. Le Matin aussi. France-Soir est parti.
LEquipe, Le Monde, Le Parisien ont déménagé...
Dans ce quartier voisin des Halles qui, il ny a pas
si longtemps, bourdonnait comme une ruche dès la nuit
tombée, qui, tout entier, vivait au rythme décalé
et un peu fou de la presse, seul demeure en fonction, dernier
bastion dune histoire de Paris perdue et dune
mémoire professionnelle collective, limmeuble
du 37, rue du Louvre...
Anne-Marie ROMERO
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