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Le décor se trouve ainsi planté pour provoquer l'exaspération qui va déboucher sur l'explosion de colère des travailleurs du Livre en ce lundi matin de fureur dans le vacarme des bombes lacrymogènes et des lances à incendie. L'enjeu de la partie était considérable. Dans cette période de vacances où nous faisions l'actualité, le pays tout entier avait les yeux braqués sur nous. Que le rapport des forces nous soit défavorable pour chasser de l'usine ceux que les médias ont pudiquement nommés " les vigiles " et qui ne sont en fait que des mercenaires à la solde du patronat, ç'aurait été le recours systématique à ces officines fascinantes pour briser la combativité des travailleurs. Il fallait nettoyer la place de cette bande armée représentative des méthodes fascistes d'un certain patronat et nous l'avons fait avec éclat.
En fait, nous avions engagé là un formidable pari, une sorte de quitte ou double qui concernait l'ensemble des travailleurs. Que l'on perde ce pari, l'onde de choc aurait été ressentie bien au-delà de nos frontières dans l'Europe tout entière et même au niveau international. Ce conflit a été un banc d'essai pour la fraction la plus réactionnaire du patronat où Jean Didier opérait comme un poisson pilote tout comme Bruno Bertez, quelques mois auparavant, dans l'affaire de " La Vie française ". Seulement voilà, ç'était compter sans les travailleurs du Livre et leur syndicat CGT qui a répliqué coup pour coup, faisant ainsi la démonstration que, dans la circonstance, ils constituaient le fer de lance des travailleurs organisés du pays qui se sont réveillés ce matin-là, conscients qu'après cette affaire, rien ne serait plus tout à fait comme avant.
Ainsi, le retentissement donné à l'expulsion des nervis a montré le danger extrême représenté par ces éléments extérieurs au monde du travail qui n'ont rien à faire dans une entreprise et, dans une situation semblable, il n'y a pas d'autre issue pour les salariés que de se réapproprier leur outil de travail.
Au-dessus des règles administratives et législatives, il y a le droit moral qui fait que les ouvriers sont aussi détenteurs de l'entreprise dans laquelle ils travaillent depuis des années. Que le ou les patrons apportent ou non des capitaux ne change rien à l'affaire. Une fois pour toutes, le XIXe siècle est terminé, la seule loi du fric ne suffit plus à tout expliquer.
C'est ce que nous avons démontrer ce jour-là et c'est ce qui est fait à chaque fois que, à travers le pays, des salariés remettent en route leurs ateliers avec ou sans le consentement du patron. Ainsi, ils contribuent non seulement à conserver des emplois mais aussi à sauvegarder le patrimoine national face à l'entreprise de casse industrielle qui va non seulement nous mettre à la remorque des pays étrangers mais aussi faire passer la France au rang de pays sous-développé, si nous n'y prenons garde.
Nous en savons quelque chose dans notre profession, après le gâchis considérable provoqué par le plan Lecat. Que sont devenus nos grands complexes industriels d'impression merveilleusement outillés qui avaient pour nom Chaix, Desfossés, Néogravure, Victor-Michel, etc. Beaucoup d'entre nous y ont travaillé et peuvent apprécier l'ampleur du désastre qui pèsera, comme pour les autres secteurs, en hypothéquant l'avenir économique du pays pour longtemps.

R.F.