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C'était l'époque où " Les Thibault " de Roger Martin du Gard, dans son édition en quatre volumes de chez Gallimard, était le titre le plus recherché à la bibliothèque de l'Ecole. Il y a de quoi forger la conscience de toute une génération dans cette vaste fresque de la société du début du vingtième siècle. Par ailleurs, rare privilège de l'insouciance des adolescents de ces années de vaches maigres, les discussions dans la cour étaient aussi animées par les différences de largeurs entre le bas de leur pantalon dont l'étroitesse les démarquait de leurs aînés, ou passées à s'émerveiller devant une paire de mocassins en daim ramenée d'Italie durant les vacances précédentes.

Chaque été, le Tour de France soulevait déjà des passions tumultueuses qui faisaient diversion durant la période des examens toujours un peu chargée de stress, bien que la tendance de l'école n'ait jamais été au bachotage forcené. A cette époque, où la Petite Reine servait de moyen de transport, les champions défrayant la chronique avaient pour noms Fausto Coppi, Louison Bobet et Jacques Anquetil, qui faisaient partie de la vie quotidienne du pays, suspendue aux commentaires de Georges Briquet, reporter de la radio nationale.

Le terrain de sport jouxtant l'école était si exigu que M. Hourcade, le prof de gym, nous faisait courir l'épreuve du 80 m sur le trottoir du boulevard Blanqui, le long du métro aérien Etoile-Nation. Les plus veinards étaient ceux qui sprintaient alors que passait le métro venant de quitter la station Corvisart pour les entraîner en direction de Place d'Italie. La pente ascendante du boulevard à cet endroit conférait à l'épreuve l'importance d'un 100 m olympique…

Le vent de l'idéal décoiffait cette belle équipe et nous poussait dans la vie. Mais une fois de plus, au rendez-vous de l'Histoire, le groin de la bête immonde se trouvait déjà tapi dans l'ombre, et la guerre d'Algérie n'allait pas tarder à en happer quelques-uns dans nos rangs. Par ailleurs, on ne peut se reporter à l'école de ces années-là sans évoquer l'un de nos aînés, Guy Guilhas, major de la promotion sortante, qui fut un exemple pour tous par son intelligence et les qualités dont il faisait preuve dans tous les domaines. Un puits de science, doublé d'un artiste, c'est assez exceptionnel pour mériter d'être souligné.

Guy Guilhas réunissait en effet touts les facultés pour accomplir une " brillante carrière " au sens où on l'entend généralement. Il avait en plus sur les autres également quelques qualités de cœur qui l'ont amené à effectuer un parcours professionnel où, précisément son indépendance d'esprit et son honnêteté foncière ont prévalu sur bien d'autres considérations. Clicheur de son état, son itinéraire a été celui de ces hommes véritables, toujours présent au moment des mutations technologiques de la profession sans se mettre en avant, mais suivi du regard par ceux qui l'ont connu dans cette période, pour lesquels il demeure toujours une référence. C'est dans ce contexte que Michel Guire Vaka, lui aussi, parcourut les quatre années d'apprentissage dans le cénacle de l'école avec à la fois cette apparente nonchalance et ce talent singulier que tous lui reconnaissaient déjà.