Après une longue
histoire tumultueuse et souvent dramatique, aujourd'hui entre
l'Algérie et la France c'est une affaire d'affection
et de passion du fait des liens que le passé a tissé
entre nos deux pays par des souvenirs d'épreuves et de
douleurs. Il nous faut renouer le fil du dialogue sur ce qui, pendant
trop longtemps n'a pas été exprimé, afin
de reprendre ensemble l'Histoire en marche.
Des premiers pas viennent d'être effectués dans
ce sens. Ainsi, au mois de juillet dernier, à l'occasion
du 40ème anniversaire de l'Indépendance, le
Président de la République Abdelaziz BOUTEFLIKA
a inauguré à Alger une stèle rendant
hommage à ces Français qui ont combattu aux
côtés des Algériens lors de la guerre
de Libération. Ce monument réhabilite la mémoire de ces oubliés
de l'Histoire, véritables héros et acteurs primordiaux
de la Révolution Algérienne.
C'est un geste politique et symbolique important qui rappelle
le souvenir de ces Justes Français, peu nombreux, mais
qui ont fait preuve d'un immense courage. Ils représentent
aujourd'hui l'honneur de la France. De cette France, patrie
des Droits de l'Homme, terre de Liberté, mére
des Révolutions et des valeurs du Siècle des
Lumières Grâce à eux, l'image de la France
dans le monde, ne perdit pas tout à fait de son éclat
au cours de cette guerre abominable. Ils sont des exemples
pour notre époque qui manque cruellement de héros.
Cette stèle leur rend justice et fait écho à
la plaque dévoilée par Bertrand DELANOE, Maire
de Paris, en Octobre 2001 sur le pont Saint Michel rappelant
le souvenir des Algériens massacrés lors de
la manifestation du 17 Octobre 1961 à Paris.
C'est pourquoi on ne peut s'empêcher d'évoquer
la mémoire de tous ces Français engagés
aux côtés des combattants Algériens, qui
furent bien plus que les 121 du fameux manifeste signé
avec J.P. SARTRE. Leur attitude courageuse témoigne
de ce pourquoi tant d'hommes et de femmes, philosophes de
renom ou citoyens de base, ont témoigné au péril
de leur vie. Ce sont des disciples de MONTESQUIEU, de VOLTAIRE
et de Jean Jacques ROUSSEAU, ces jeunes Français qui,
d'une façon ou d'une autre autre, ont dit non à
une guerre injuste. Il faut rappeler entre autres les grandes
figures du Docteur Pierre CHAULET, de André MANDOUZE,
Fernand YVETON, Maurice AUDIN, Henri ALLEG et Maurice LABAN,
originaire de Biskra qui rejoint le maquis et sera tué
les armes à la main en même temps que l'Aspirant
MAILLOT. Et tous les autres, ces anonymes dont l'Histoire n'a pas retenu
le nom.
Les femmes aussi, héroïnes de la guerre d'Indépendance.
Tels les destins entrecroisés et tragiques de ces deux
jeunes femmes dont le nom reste attaché à cette
région des Aurès.
L'une, Algérienne native de Mérouana, ZIZA Massika
combattante intrépide et infirmière de l'ALN,
tuée à 25 ans lors d'un bombardement à
Collo en petite KABYLIE, en septembre 1959, près de
l'hôpital dont elle était responsable.
L'autre Française et Algéroise, Raymonde PESCHARD,
arrêtée au cours de l'été 1959,
non loin de Batna, dans le secteur de RAS EL AIOUN, Mechta
Ghélia au pied du Djebel BOUTALEB où elle fut
torturée et massacrée par les bourreaux colonialistes.
Toutes deux se connaissaient car elles étaient infirmières
de l'A.L.N. et symbolisent, comme dans une tragédie
antique, le combat de celles et de ceux qui sacrifièrent
tout à leur idéal de justice et de liberté.
Afin que nul n'oublie la grandeur de leur sacrifice, il est
important aujourd'hui que certains racontent ce qu'ont fait
ces Femmes et ces Hommes, le souvenir de leurs actions héroïques,
afin que cela ne meurt jamais et ne s'efface de la mémoire
avec le temps.
Mais le meilleur hommage ne leur a-t-il pas été
rendu par l'Histoire elle même ?
Nombreux sont ceux qui des deux côtés de la
Méditerrannée pensaient l'indépendance
de l'Algérie irréalisable, la pensaient impensable!
L'Algérie était tellement intégrée
à la France coloniale, elle y tenait comme à
la prunelle de ses yeux. Cette France dont la puissance était
si grande qu'elle pouvait décourager n?importe quelle
volonté de lui résister.
Et pourtant il y eut 1962 et l'avènement de l'Indépendance
de l'Algérie.
En cette année 2002, l'Algérie revient en force
sur le devant de la scène française, au centre
du débat. Quarante ans après l'anniversaire
de l'Indépendance , non seulement l'Algérie
barre la Une de bien des journaux, mais elle fera aussi l'évènement
de l'année 2003 , DJAZAIR, l'année de l'Algérie
en France .
C'est que depuis quelques mois, les bouches commencent à
s'ouvrir et la parole se met à circuler sur cet épisode
de notre histoire longtemps occulté.
Le triptyque de Patrick Rotman sur la torture 'L'ennemi intime'
projeté sur FR3 constitue un choc qui, loin d'être
un aboutissement, doit représenter le début
d'une clarification nécessaire pour exorciser les années
de guerre et de souffrances faites au peuple algérien
en lutte pour sa Libération .
REVENIR
Tout finit par arriver dans une vie d'homme. Y compris le
souhait toujours renouvelé de revenir sur cette terre
d'Algérie si attachante, quittée une quarantaine
d'années auparavant dans le fracas de la guerre.
Bien du temps a passé depuis et l'on garde au fond
de soi le vif désir de retrouver les personnes et cette
part de mystère laissée dans le bled.
Et puis un jour, à force de l'avoir désiré,
le déclic se produit : mon retour sur le sol Algérien
à l'invitation de l'UNJA pour le 15ème Festival
international de la jeunesse en août 2001 dans l'allégresse
du rassemblement des jeunes du monde entier qui ont sensiblement
l'âge que j'avais en posant le pied pour la première
fois sur le sol algérien. Flot d'émotions considérables.
Enfin, j'y suis de nouveau, grâce à deux amis
que je ne saurais oublier : le Dr BELAID Abdelaziz, dynamique
et entreprenant Secrétaire général de
l'UNJA et OUMALOU Amer, Président de la section d'Algérie
de l'Union Internationale de la Presse Francophone, sans qui
ce retour aux sources n'aurait pas été possible.
LE 2/ 7° R.T.A.
C'est une longue histoire que celle qui a transformé
l'anxiété de mon premier départ pour
l'Algérie en cette joie du retour bien des années
plus tard.
Le gouvernement de l'époque avait sans doute cru me
jouer un bon tour en brisant une fois pour toutes mes positions
anticolonialistes par une mesure disciplinaire assez exceptionnelle
: mon envoi direct sur le terrain dès le premier jour
d'incorporation dans une unité de pointe, le 7éme
Régiment de Tirailleurs Algériens, stationné
dans les Aurès.
Après les premières semaines un peu difficiles
et déstabilisantes dans cet univers ô combien
différent de celui que je venais de quitter, peu à
peu j'éprouvais la sensation de découvrir un
monde nouveau, une civilisation différente, au contact
direct de mes camarades jeunes appelés musulmans, incorporés
de force tout comme moi sous les drapeaux pour une durée
de 27 mois. Et puis aussi la rencontre avec la fière
population des Aurès, cette région belle et
farouche où j'ai appris à connaître et
à aimer l'Algérie.
Ce fut la découverte d'un monde envoûtant et
surtout la compassion et l'attachement pour les plus humbles,
les plus démunis, ces habitants que des années
de présence coloniale laissaient dans la misère
et le dénuement auxquels venaient s'ajouter le fardeau
de l'oppression militaire.
Lors de mon affectation au 2ème Bataillon du 7ème
R.T.A. à Mac Mahon-Aïn Touta, début d'un
long périple dans la région de Batna, cantonné
dans des tâches administratives, par bonheur, je n'ai
jamais été confronté à un engagement
avec les maquisards algériens.
Au fil des mois, se sont noués des liens fraternels
dans ce contexte pourtant hostile où chaque sourire,
chaque main tendue, trouvaient un écho et une dimension
autrement plus importante que dans la grisaille de la routine
quotidienne de nos villes.
Peu à peu s'est opérée cette mutation
fondamentale d'une aventure militaire rejetée de tout
mon être en une expérience humaine positive.
Je songe ainsi à mon vieil ami TAHRI Rabah vétéran
des campagnes d'Italie à Monte Cassino et d'Indochine,
qui veillait sur moi comme sur son propre fils. Et puis aussi
cet autre ami, ZIZA Ali, modeste employé de la Commune
mixte de Corneille - Mérouana, père de deux
fils engagés dans le FLN, dont j'ai appris, seulement
l'an dernier, lors de mon retour en Algérie qu'il avait
eu aussi une fille, héroïne de la Révolution
Algérienne, ZIZA Massika, qui a donné son nom
à des établissements publics dans la zone comprise
entre Batna et Sétif d'où elle était
issue.
L'HISTOIRE FINIRA PAR Y VOIR CLAIR
Non, ni la torture ni les atrocités indicibles commises
en Algérie n'étaient inéluctables. Ceux
qui les ont perpétrées l'ont fait de leur propre
chef, c'est leur responsabilité. Rien ni personne ne
saurait le justifier.
Il faut le déclarer aujourd'hui, on aurait dû
le faire beaucoup plus tôt, même si des voix se
sont déjà élevées que peu de monde
était prêt à entendre. Un jour viendra
peut-être où il faudra juger les coupables de
ces crimes innommables. De toute façon, si nous ne
savons pas le faire, l'Histoire finira par y voir clair et
désignera les responsables.
Dans ce lourd passif, il convient de rappeler l'action généreuse
et courageuse de cette poignée de Français qui
ont su venir en aide au peuple algérien aux pires moments
de la colonisation ou lors de sa lutte révolutionnaire.
De ceux là on ne parle plus guère aujourd'hui.
Pourtant, on leur doit les rapports chaleureux qui unissent
encore l'Algérie indépendante à la France.
EDIFIER L'AVENIR
Il n'empêche que c'est un pays totalement démantelé
qui accède à son indépendance en 1962.
La majeure partie de ses cadres valeureux sont tombés
durant les longues années de guerre et, par dessus
tout, la sauvagerie et le vandalisme de l'OAS, mettant un
point final à 130 années de présence
coloniale, laissent l'Algérie saignée à
blanc dans un état d'analphabétisation quasi
générale. Malgré cet holocauste, sans
une plainte, le peuple algérien s'est mis à
la tâche en se tournant vers l'avenir.
Ceux qui sur le terrain ont pu juger de l'indomptable courage
de ce peuple luttant sur les pentes arides des djebels brûlés
par la fournaise des combats sans merci et du soleil savent
que ce peuple-là, au bout du compte, ne se laissera
pas frustrer d'une victoire historique qu'il a si douloureusement
arrachée.
Qu'on se souvienne encore que c'est ce peuple en guenilles,
disposant d'armes souvent dérisoires, qui a osé
défier l'une des plus puissantes armées du monde.
Ce passé glorieux montre bien la maturité politique
et le courage dont le peuple algérien a su faire preuve
pour aboutir le 5 juillet 1962 à son Indépendance.
C'est le meilleur gage de confiance en l'avenir pour que,
malgré les difficultés qui restent à
surmonter, l'Algérie puise au fond d'elle-même
l'énergie dont elle a déjà su faire preuve
afin de poursuivre sa marche vers le progrès.
Que l'apparition au large, par une matinée radieuse,
de ses montagnes bleutées, n'étreigne plus d'une
sourde angoisse le voyageur de l'avenir comme ces jeunes appelés
du contingent qu'on envoyait là-bas mener une guerre
fratricide dont ils n'avaient pas voulu.
Dans sa grande sagesse, le peuple algérien n'a jamais
confondu la poignée de mercenaires au service de la
guerre coloniale avec la majorité de la nation française
si attentive à cette terre de l'autre rive de la Méditerranée.
Au delà de la douleur vive encore sensible, faisons
le choix de mettre en lumière cette relation forte
qui lie nos deux sociétés. Qui sait même,
si les épreuves endurées n'auront pas aidé
nos deux peuples à mieux comprendre qu'ils sont faits
non pour se combattre, mais pour marcher fraternellement ensemble
sur la route de la civilisation.
René FAGNONI
Secrétaire Général
du Comité de Groupe SOCPRESSE - LE FIGARO
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