| Le président algérien
Abdelaziz Bouteflika a inauguré cet été
une stèle à la mémoire des Français
qui ont combattu aux côtés des Algériens
lors de la guerre de libération. Un geste politique et
symbolique fort, passé inaperçu. Alors que le
1er novembre marque en Algérie l'anniversaire du déclenchement
de la révolution armée, un ancien appelé
revient sur la réhabilitation de ces héros oubliés.
02/11/02 : Ils s'appelaient Maurice, Raymonde, Henri ou Lucette.
Français d'Algérie, ils ont combattu auprès
des Algériens lors de la guerre de libération.
Pourtant, peu d'entre eux sont sortis de l'anonymat. En juillet
dernier, le président Abdelaziz Bouteflika a inauguré
une stèle, située à Alger entre la place
des Martyrs et l'entrée de la commune de Bab el Oued,
réhabilitant ses " porteurs de valises " oubliés.
Un hommage porté à ces hommes et femmes "
épris de paix et de liberté, qui ont témoigné
avec sacrifice et courage, pour la dignité du peuple
français et l'honneur de la France, durant la guerre
de libération nationale et qui ont soutenu sans relâche
et dans la fidélité à leurs principes,
le combat du peuple algérien pour son émancipation
". Alors que l'Algérie commémore le 48ème
anniversaire du déclenchement de la révolution
armée (le 1er novembre 1954), René Fagnoni, secrétaire-général
du Comité de groupe Socpresse-Le Figaro et ancien appelé,
revient sur la symbolique de cette stèle qu'il a appelée
de ses voeux.
Afrik : Vous avez milité pour que
cette stèle existe pourquoi ?
René Fagnoni : Cette stèle
réhabilite la mémoire de ces oubliés
de l'Histoire, véritables héros et acteurs primordiaux
de la Révolution algérienne. Elle leur rend
justice et fait écho à la plaque dévoilée
par Bertrand Delanoë en octobre 2001 à Paris,
sur le pont Saint-Michel, rendant hommage aux manifestants
algériens morts le 17 octobre 1961. L'Algérie
se devait de rendre hommage aux Justes français qui
se sont battus aux côtés des Algériens.
Ils n'étaient pas nombreux mais ont fait preuve d'un
immense courage. Pour moi, ils représentent l'honneur
de la France. Ils ont permis que dans cette guerre abominable
l'éclat de la France en tant que terre des libertés,
mère des Révolutions et des valeurs du siècle
des Lumières ne soit pas totalement terni. Et ils sont
des exemples pour notre époque qui manque cruellement
de héros.
Afrik : L'inauguration a été
très discrète...
René Fagnoni : C'est en effet un geste
politique important qui est complètement passé
inaperçu. Mais c'est déjà un pas. Les
gouvernements français successifs n'ont jamais accepté
le caractère héroïque de la démarche
de ces Français et les Algériens ont mis très
longtemps à le reconnaître. A tel point que le
corps de Maurice Laban n'a été rapatrié
ni par la France ni par l'Algérie. Cette dernière
a donné la priorité à ses propres martyrs,
malheureusement très nombreux. 1,5 millions d'Algériens
sont morts à l'époque, sur une population de
9 millions de personnes.
Afrik : A quels personnages fait référence
cette stèle ?
René Fagnoni : A tous les Français
anonymes engagés aux côtés des Algériens.
Et en particulier à Maurice Laban, à qui l'historien
Jean-Luc Einaudi a consacré un ouvrage *. Natif de
Biskra, où ses parents étaient instituteurs,
il s'engage d'abord dans les Brigades internationales durant
la Guerre d'Espagne. Il en revient avec de graves blessures.
Membre du Parti communiste algérien (PCA), il rejoint
le maquis aux côtés du FLN et sera tué
le 5 juin 1956, en même temps que l'aspirant Maillot.
Il a alors 42 ans. Quant à Henri Maillot, militant
du PCA de 24 ans, aspirant rappelé dans l'armée
française, il déserte en avril 1956 avec un
stock d'armes. Il est pris vivant par les militaires et alors
qu'on veut lui faire crier " Vive la France ", il
s'exclame " Vive l'Algérie indépendante
! " avant de tomber sous une rafale. Il faut citer aussi
l'infirmière Raymonde Peschard, arrêtée,
torturée, violée et massacrée en août
1959, à 25 ans.
Afrik : Mais l'Algérie a déjà
donné des noms de Français ayant combattu aux
côtés des Algériens à des rues
ou des bâtiments...
René Fagnoni : Si vous parlez de l'Hôpital
Maillot, il n'a rien à voir avec l'aspirant en question.
L'établissement portait ce nom bien avant qu'Henri
Maillot ne déserte. En revanche, une rue Maurice-Laban
a été inaugurée à Biskra l'année
dernière. Mais dans la région de Batna, où
est tombée Raymonde Peschard, qui se souvient d'elle
? A l'inverse, on commémore chaque année la
mort de Massika Ziza, infirmière du même âge
que Raymonde, tuée par un éclat d'obus lors
d'un bombardement en petite Kabylie. Plusieurs bâtiments
publics portent même son nom.
Afrik : Quelle a été votre
expérience de l'Algérie pendant la guerre ?
René Fagnoni : Jeune appelé,
j'ai été envoyé, pour briser mes velléités
anti-colonialistes, en Algérie de mars 1957 à
mai 1959. J'ai été incorporé dès
le premier jour dans le 7ème régiment de tirailleurs
algériens, stationné dans les Aurès et
composé à 80% de musulmans. C'est dans cette
région, près de Batna, que j'ai appris à
aimer l'Algérie et ses habitants avec lesquels j'ai
noué des liens très forts. J'ai vu ce qui se
passait sur le terrain mais par bonheur, je n'ai jamais eu
à participer à un engagement avec les combattants
algériens. C'est pourquoi aujourd'hui, j'ai autant
de respect pour ces jeunes hommes et femmes français
qui ont eu le courage de mettre en action cette phrase de
Jean-Jacques Rousseau : " Quand l'Etat perd la raison,
l'insurrection est le plus sacré des devoirs ".
* Un Algérien, Maurice Laban de Jean-Luc Einaudi (Cherche
midi éditeur, Paris, 1999).
Olivia Marsaud
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